D'UN BALISAGE L'AUTRE

Mouture N°3


C’était un mardi, je crois. Au mois de juin 2010. J’étais en train de graver le signe(1) sur une dalle granitique, à quelques pas du sentier bordant l’étang des Lavants de l’Escalé, dans le massif de Bassiès - quand j’entends une voix derrière mon dos.
— On peut vous demander ce que vous faites?
Je me retourne sans lâcher mes outils(2). Un homme au visage cuit et recuit par tous les soleils. Environ quarante-cinq ans, le front dégarni, le nez en bec d’aigle. Les sourcils froncés. Une brillance d’hostilité dans le regard.  
— Je prépare le balisage du XXIIe siècle.
C’est ce que je m’entendis répondre avec le sérieux d’un technicien de l’ONF.
— Vous avez une autorisation?
On m’avait déjà posé cette question deux ou trois fois dans des circonstances semblables au cours de mes pérégrinations pétroglyphiennes. Un jour, j’avais répondu “oui” et extirpé illico de mon sac une

AUTORISATION UNIVERSELLE DE GRAVER DES SIGNES SUR LA ROCHE (3)

Document que je m’étais délivré à moi-même avec l’assentiment posthume de Cro Magnon qui m’avait précédé dans de semblables agissements depuis une quarantaine de millénaires. L’interpelleur l’avait épluché avec application, tel un écolier de cours élémentaire 1ère déchiffrant un texte de Mérimée. Puis, sans un mot, il m’avait rendu le papier. Tandis que je reprenais mon tête à tête avec le granit, ne jugeant pas utile d’alimenter la conversation, le marcheur avait émis ce seul mot:
— Bon...
Et de reprendre sa marche, le “dos voûté d’un grand silence”(4).

Une autre fois, au Port de Saleix, à cette même question intrusive (que d’autres, à bon droit, auraient jugés déplacée, à presque 2000 mètres d’altitude, loin de la civilisation et de ses panneaux d’interdiction ou d’obligation, loin des contrôles d’identité et des vidéos surveillance), je répliquai:
— Et vous, vous avez une autorisation qui vous autorise à m’en demander une?  
S’il avait été garde assermenté... Non, il n’était qu’un citoyen randonneur et, m’expliqua-t-il, outré de me voir “polluer la montagne”.
— Comment ça, polluer?
— Oui, tous ces signes que vous gravez partout, ça pollue la montagne.
— A quel niveaux?
— A tous les niveaux! D’abord vous n’avez pas le droit de faire ça. Et y en a marre de voir ces signes partout!  
L’échange qui a suivi ne vaut pas d’être relaté: ça n’a d’ailleurs pas été un échange, juste deux partis campés dans leurs positions et s’assenant des arguments monolithiques non susceptibles de s’interpénétrer, de se comprendre. Dialogue de sourds par des aveugles: on ne voit pas l’autre, on ne l’écoute pas non plus, on ne voit et on n’entend que soi. On est si sûr d’avoir raison, si sûr que l’autre a tort. Classique.

Pollution... Vous avez dit pollution?

Il me semble en percevoir au moins deux sortes: l’une qui serait plutôt objective, l’autre plutôt subjective.
La pollution objective est physique, organique, palpable, elle peut être constatée empiriquement. Elle a des effets mesurables, des conséquences avérées: si par exemple un pétrolier fait naufrage à proximité d’une côte, il est certain que sa cargaison d’hydrocarbure va polluer l’eau, les rivages, les fonds marins, la faune et la flore aquatique, etc. Il y a objectivement pollution.   
Dans cette optique, le fait de graver la pierre, n’est objectivement pas polluant: ça n’attente pas à l’eau ou à l’air, pas plus qu’à la faune ou la flore. En revanche la vue d’une gravure sur une roche peut irriter le regard de quiconque au même titre qu’un graffiti de rue ou l’affichage publicitaire sur un mur, au bord d’une route ou sur un écran, devant notre nez, quand on fait la queue au guichet d’un grand bureau la Poste. Ou même en ouvrant notre boîte à lettres. Quand même on ne voudrait pas voir la chose qu’elle s’impose à nos yeux (c’est d’ailleurs son rôle: s’imposer). Pollution subjective parce que la perception et les effets qu’elle suscite varient d’un individu à l’autre. Tel n’y prêtera aucune attention, tel autre y trouvera matière à curiosité et en redemandera, tandis qu’un troisième jugera insupportable cette ingérence, et encore plus sa répétition. (Ne parlons pas des implications au niveau inconscient, ça nous mènerait trop loin et j’ai décidé de faire court.)

Je connais des autochtones qui regardent les touristes comme des “pollueurs”. Non pas tant du fait que ceux-ci vont semer canettes et kleenex sur nos sentiers, mais par leur seule présence, par le fait qu’ils viennent un moment occuper notre espace, l’espace dont on a l’illusion de se croire propriétaire, et dont on se croit naturellement autorisé à y faire ce qu’on veut du moment qu’il est nôtre, mais pas eux! L’autochtone (que Brassens cataloguait “d’imbécile qui est né quelque part”) est chez lui dans son village, dans son département, dans son pays, et qui vient d’ailleurs, qui n’arbore pas la même cocarde, qui ne parle pas le même patois, qui ne mange pas la même soupe religieuse, politique ou philosophique, est scruté comme un étranger, un intrus, un “envahisseur”, une pollution. Vieux réflexe tribal aussi ancien que l’homme.
Aussi peut-on très bien comprendre qu’un signe vulvaire - à la fois ce qu’il représente, ou ce que chacun y voit représenté selon son regard, ainsi que sa récurrence - puisse susciter des réactions diverses et opposées. Cela dit, ces réactions constituent tout l’intérêt de mon travail.
Mon travail, c’est la substance qui émerge, bouillonne, gicle, déborde entre un signe et des regards portés sur lui. Substance tantôt écume, tantôt quintessence. Mais tout est consigné. Tout est considéré. Tout fera oeuvre.

Il y a quelque temps, Axel et Anne-Michelle Van Albada, un couple de chercheurs, m’ont offert un livre qu’ils avaient publié au Seuil en 2000, La Montagne des hommes-chiens, où l’on découvre, à travers photos et textes, une zone méconnue du désert Lybien: le Messak. Zone qu’ils ont parcouru et cartographié pendant plus de vingt ans et où se trouvent de nombreux sites d’art rupestre datant du début de l’holocène: 10 000  BP (5). Aujourd’hui désertique, cette région était verdoyante à ce moment-là et occupée par des sociétés humaines dont on ignore à peu près tout. Ce qui frappe, en découvrant ces sites, c’est d’abord le nombre de signes et de dessins gravés sur la roche, non pas dans des grottes mais à ciel ouvert(6). Des milliers, des dizaines de milliers de gravures, à tel point que l’inventaire, relayé par nombre d’équipes d’archéologues, est loin d’être terminé. «Il y a des endroits où on ne peut pas faire un pas sans buter sur des ensembles de gravures qui semblent vouloir occuper toute la surface rocheuse», m’a confié Axel Van Albada. Au nord de Mathendous, un massif se nomme l’Adrar Itkebine, ce qui signifie La montagnes aux écritures. Oui, ces dessins, ces signes gravés sont la première forme d’écriture de ces sociétés archaïques. Une écriture incompréhensible pour nous mais qui, pour ses contemporains, avait sans doute valeur de textes sacrés (7). Supports de mythes, de croyances, de récits donnant sens au monde; liturgie d’une religion dont la communauté entière était imprégnée, et qui en soutenait sans doute la structure sociale et culturelle, en préservait la cohésion. Ces gravures, au fond, c’était l’heuristique fabulatrice d’une bible qui aidait l’homme à se positionner dans un monde où tout était à signifier, à apprivoiser, à ordonner, à mythifier.

Question: malgré la récurrence de ce foisonnement rupestre, malgré son ampleur, son omniprésence, peut-on supposer un instant qu’il y avait, au sein de la tribu, un seul individu pour s’y opposer et qualifier la chose de “pollution”? Non, évidemment, et c’est simple à comprendre: ces gravures, même si elles n’étaient réalisée que par quelques uns (sans doute des personnages investis de pouvoirs et doués d’un savoir faire reconnu), avaient l’assentiment unanime de la communauté tout entière. Les sociétés archaïques ne connaissaient pas l’individualité. Elles étaient constituées comme un organisme dont chaque élément partagent les mêmes croyances, les mêmes coutumes, les mêmes règles, les mêmes lois, écrites dans la mentalité et transcrites sur la roche comme pour se matérialiser, exercer un pouvoir magique, se transmettre.


Parmi les superbes photos de ce livre il y a quelques - inévitables - signes vulvaires(8). Que représentaient-ils dans la mentalité de ces sociétés? Comment ses membres les percevaient-ils? De quel contenu, de quelle force, de quelle magie les investissaient-ils? Que nous sommes loin de l’indigente perception qu’un contemporain de chez nous peut avoir du même signe lorsqu’il le rencontre dans sa montagne!...
— C’est une pollution.
La symbolique?
— Oh, c’est un sexe de femme... une chatte... une obscénité... un graffiti de pissotière...
Le regard de l’homme du Messak était, à n’en pas douter, plus ample, plus riche, plus généreux. Par ce symbole, très schématiquement matérialisé de quelques traits, il représentait la femme dans sa spécificité, dans ce qu'elle avait de plus que l'homme, magnifiant et célébrant son pouvoir fécondant et nourricier, et sans doute aussi sa beauté (9). Et quelle magie de voir un enfant sortir d’un ventre, quelle magie de le voir téter une mamelle nourricière(10), quelle magie de savoir que l’avenir de la génération dépendait de ces êtres femelles dotés du pouvoir de faire couler la vie de leurs entrailles comme l’eau d’une source. Des êtres dont dépendait peut-être l’ordre du monde... La lune elle-même, dans ses phases, n’était-elle pas alignée sur leur cycle menstruel? Qui sait si le soleil ne leur obéissait-il pas lui aussi?(11)

Après cette digression en Afrique saharienne, revenons à cette partie du piémont pyrénéen où, du 6 avril 2009 au 3 octobre 2012, j’ai gravé sur les roches 1001 signes vulvaires. Mes motivations n’ont sans doute pas grand chose à voir avec celles des Néolithiques du Messak(12). Ou de Chauvet. Ou de Toquepala. Ou de Cosquer. Ou d'Isturitz. Quoique, plus j’y regarde de près... Montagne aux écritures... signe... signifiant... récit... symbole...
Et  peut-être... balisage...

Il m’a semblé intéressant, à ce stade, de confronter ma propre vision(13) des deux termes du propos qui nous occupent (pollution-balisage) avec une personnalité qui, de par sa fonction, pourrait se sentir concerné et, surtout, avoir un avis. J’ai choisi de m’adresser au plus haut responsable du Parc Naturel Régional (site de mes écritures): André Rouch. Le 3 septembre 2012, je lui ai écrit la lettre que voici:

À M. André Rouch
Président du Parc Naturel Régional
Pôle d’activités - Ferme d’Icart
09240 MONTELS


Je me permets de vous écrire pour vous soumettre un projet qui, tôt ou tard dans ce siècle, sera peut-être amené à se mettre en place. C’est à propos du balisage des sentiers de randonnées dans le PNR. Ce balisage, qu’il apparaisse sur des arbres ou des rochers, est constitué de peinture. Or, on sait que la peinture est un produit polluant, nocif, et que s’il n’est pas question de s’en passer dans les espaces urbains, il pourrait être évité dans la nature. A fortiori dans un Parc Naturel Régional.

La préoccupation principale de ce projet est écologique. Chaque année, pour entretenir et renouveler le balisage, des hectolitres de peinture - jaune, rouge, blanche - sont appliqués sur le dos de ce Parc qui se veut naturel. Les intempéries, le temps effacent très vite ces marques et il faut constamment repasser le pinceau tous les ans ou tous les deux ans. La question est la suivante: où va cette peinture? Dans le sol. Dans la terre et les eaux de ruissellement. Où elle imprègne les végétaux. Les végétaux sont consommés par les animaux, notamment pas les bestiaux d’estive. Les bestiaux d’estive finissent tous, que ce soit sous forme de produits laitiers ou de viande, dans l’estomac des citoyens ordinaires que nous sommes. On pourrait croire le cycle achevé. Non, évidemment, de nos estomacs, de nos carcasses, les minuscules molécules de peinture poursuivent leur chemin sans fin sans jamais disparaître selon le bon vieil aphorisme d’Anaxagore : rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. Et tout ça à partir du pinceau du baliseur (que nous n’incriminerons pas: il fait le travail qu’on lui dit de faire, il est payé pour ça).
Certes, je vous l’accorde, les quantités de peinture ainsi dispersées chaque année dans nos montagnes peuvent être tenues pour négligeables au regard d’autres pollutions bien plus importantes et que l’actualité nous rappelle de manière récurrente. Mais vous savez ce que c’est: une goutte ajoutée à une autre goutte, ça fait deux gouttes, puis dix, puis cent, puis des millions. Et on se désole de vivre dans des environnements pollués à tous les échelons, même dans les endroits les plus reculés où on s’imagine fouler une nature vierge. Le premier échelon où cette pollution pourrait être évitée c’est précisément au cœur d’un Parc qui se décrète «Naturel».
Comment est née cette prise de conscience? (qui, semble-t-il, n’effleure ni le randonneur, ni le berger pas plus que l’écologiste de base). Il y a quelques années, j’ai entrepris de graver des signes vulvaires sur les roches du piémont ariégeois. À grande échelle. De la Dent d’Orlu à l’extrême Est du département, au Port d’Urets, à l’extrême Ouest, en passant par tous les massifs intermédiaires. Exactement 926 signes gravés sur les roches (je ne mentionne pas ceux gravés sur les arbres et quelques-uns peints à l’acrylique et dont j’ai depuis un moment compris le rôle néfaste pour la nature). Ce travail - dont j’ai exposé ailleurs le sens et la signification - a donné lieu à bien des réactions. Tantôt positives, tantôt très négatives. Négatives de la part de quelques montagnards autochtones qui ont qualifié la chose de «pollution inacceptable» (Jean Fauroux, membre du CAF ariégeois). Tandis que bien d’autres randonneurs trouvent plaisant de rencontrer ces signes et s’amusent à les photographier et cherchent à comprendre ce qu’ils peuvent vouloir dire. Il n’est plus question alors de pollution mais de poésie. D’autant que le geste de graver la pierre est un geste aussi vieux que l’homme, et qui nous ramène à sa préhistoire, à ses mythes, à ses croyances, à sa magie. Ce travail, donc, m’a amené à poser cette question: dans quelle mesure un signe gravé sur la roche est-il objectivement polluant? Après examen, j’ai dû me rendre à l’évidence: la poussière de roche obtenue avec un burin et un marteau ne pollue en aucune manière. Ça ne pollue pas l’air, ça ne pollue pas l’eau, ça ne pollue pas la terre. Ce n’est pas nuisible à la flore et encore moins à la faune. Ni le rhododendron ni la marmotte ni la brebis ne songeraient à s’en plaindre. Le seul qui s’en plaint, mais il est minoritaire, c’est l’homme, mais pour des raisons autres que celles qui tiennent au sujet qui nous occupe: la pollution. Bref, c’est ce travail de gravage qui m’a conduit à imaginer un autre mode de balisage: pourquoi le balisage peint - polluant - ne se serait-il pas remplacé par un balisage gravé - non polluant? L’avantage de la gravure sur roche est d’abord pratique: pas besoin d’y revenir tous les deux ans comme avec la peinture. Avec la gravure, on est tranquille pour cent ans, et même davantage. Et sans un gramme de produit polluant: la poussière de roche est le produit le plus naturel qui se puisse trouver, elle ne fabrique que de la terre, cette terre dont nous sommes faits et dont nous nous nous nourrissons.
La principale objection qu’on peut opposer à ce mode de balisage est qu’il serait beaucoup moins visible que la peinture jaune ou rouge. Sans doute! Mais ne serait-ce pas l’occasion pour le randonneur de mieux examiner la nature qui l’entoure que d’avoir à chercher avec plus d’attention son sentier balisé? Autre objection: il n’y a pas partout, en montagne, des rochers où l’on pourrait graver des balises. Ayant parcouru la montagne ariégeoise en long et en large, de haut en bas depuis bien des années, je puis dire n’avoir rencontré que rarement des zones abiotiques de toutes roches, mais pour celles-ci il suffirait de les achalander en rochers de taille moyenne qui remplaceraient avantageusement ces piquets en bois périodiquement décimés par les intempéries et les bêtes d’estives - quand ce n’est pas par quelque vandale en mal de vandalisme -, et qu’on doit chaque année restaurer ou remplacer, et qui l’année d’après sont encore mis à mal. Les arbres aussi, dans toutes les zones boisés, pourraient apporter leur concours. Non pas en offrant leur tronc pour qu’on y trace des traits de peinture comme c’est le cas actuellement, mais en imaginant par exemple une pierre gravée suspendue à une branche ou au tronc par un lien imputrécible. Ce procédé ne réclamerait qu’un investissement de départ en terme de main d’œuvre. Mais ensuite le coût de son entretien serait proche de zéro. Il aurait l’avantage de gagner sur plusieurs tableaux: économique, écologique, éthique. Mais je ne vais pas ici, dans ce courrier d’approche, essayer de traiter le sujet dans tous ses aspects. Je ne fais que lancer une idée. Si vous la jugez pertinente, la réflexion pourrait être poussée plus loin. Nous pourrions nous rencontrer pour en débattre, avec tous les acteurs qui aiment et fréquentent la montagne. Et peut-être, à terme, envisager une éventuelle mise en œuvre avec le principal objectif qui vaille: en finir avec la peinture dans la Nature d’un Parc Naturel. Il me semble en tout cas qu’il n’est pas vain de se pencher sur ce projet par le seul fait que l’écologie, vous le savez mieux que moi, va être - si elle ne l’est pas déjà - l’un des principaux grands soucis de ce siècle.
Pour terminer, je dirais que si l’on ne peut pas se passer de l’automobile ou de l’avion, et de bien d’autres outils qui sont tous de grands pollueurs, si on ne veut pas se passer des centrales nucléaires parce que nos besoins en électricité sont devenus faramineux et que nous ne sommes pas prêt à y renoncer de quelque manière, au moins pouvons-nous acter dans les choses moindres, là où c’est dans l’ordre du possible. «C’est celui qui a commencé à ramasser les petits cailloux qui a déplacé la montagne», dit un proverbe oriental. Réduire toute trace de peinture dans nos montagnes, c’est faisable, il ne faut qu’un peu de volonté et d’imagination. Pour un gain qui pourrait s’avérer plus substantiel que ce qu’il n’y paraît au départ. Si cette initiative voyait le jour, et elle ne le pourra que sous l’impulsion de responsables comme vous qui avez autorité et pouvoir, elle pourrait être un exemple pour d’autres Parcs Naturels, et l’Ariège pourrait se féliciter d’être le point départ d’une «entreprise qui n’a point d’exemple» mais qui pourrait avoir beaucoup d’imitateurs. De toute façon, on ne peut plus croire aujourd’hui, au XXIe siècle, que la peinture en milieu naturel ait beaucoup d’avenir, elle est de moins en moins tolérée par notre bonne vieille Terre - qui gémit de ce fard - mais aussi par la Conscience Écologique qui tente d’émerger, même si ce n’est encore que timidement. Trop timidement.
Je vous remercie d’avoir eu la patience de me lire et j’attends l’écho que vous voudrez donner à l’esquisse de ce projet. En attendant, je vous prie de recevoir mes sincères salutations.

PS/ Une copie de cette lettre - qui se veut ouverte - sera envoyée aux différents acteurs qui pourraient se sentir écologiquement concernés.

Claudius de Cap Blanc



Voici la réponse qui m’a été faite huit jours plus tard(14):


À la lecture de son laconisme - non dépourvu d’éloquence - je me suis fait une "certaine idée" de l'intérêt que le PNR portait au problème posé (15).

Au bas de la lettre figure un court slogan: «Une autre vie s'invente ici». Et si une légende, aussi, s'évertuait à s'inventer?

Balise qui rit...


1) Dans Le Matriote du 7/11/10, Claudius précise qu’il ne “grave pas des signes mais un signe qui est le signe, considéré comme la première graphie esquissée par l’homme préhistorique. Voir L’invention du premier Symbole, Éditions de la Pâte-à-histoires, 2010. Voir aussi La première lettre.
2) Marteau et burin.
3) Autorisation visible ICI
4) Henri Michaux.
5) Les datations sont imprécises et très discutées. Le Messak aurait été occupé très anciennement au paléolithique moyen. Les gravures seraient beaucoup plus récentes se situant entre 12 000 BP et 6000 BP.
6) «Un point essentiel est que l’art du Messak est destiné à être vu. Il se retrouve rarement au fond des cavités, muré dans des tombes ou en des lieux difficiles d’accès, mais au contraire le long des vallées fréquentées de tout temps. Une volonté de “publicité” est même fréquente (blocs proéminents, éperons de confluent, grandes dalles). Sauf exception, cette visibilité est particulièrement évidente pour les signes au contenu symbolique encore inconnu: ovaloïdes à cupule et cercles réticulés.  (La Montagne des hommes-chiens, p. 77)
7) «Ainsi dès l'origine, l'homme apprit à représenter les choses: soit qu'il reproduisît des animaux pour les atteindre à travers leur ressemblance, soit qu'il figurât un corps féminin quelque peu schématisé, pour se rendre maître, par lui, de la puissance de vie qu'il symbolisait.» (René Huygue, cité en exergue p. 53 de La Montagne des hommes-chiens.)
8) Quelle société archaïque n’a pas signifié, magnifié, célébré la fécondité des femmes? «La femme a, sur le Messak, un statut particulier. Elle est peu intégrée à la vie domestique courante. Par contre, sa représentation est quasi ubiquiste sous forme de Vénus accueillante, qui pourrait être la manifestation la plus archaïque du symbole de fécondité. Ces représentations féminines sont placées dans un conteste sexuel évident, c’est-à-dire de face, les jambes écartées sur une vulve caricaturale consistant en un creux naturel du rocher, éventuellement approfondi par un polissage votif ou transformé en une cupule polie avec soin. (...). Le site remarquable du Tin Erkni que nous avons nommé “À l’Ombre du plaisir” est essentiellement dédié à ce thème.» (La Montagne des hommes-chiens, p.54).
9) On demande un jour à Modigliani: «Quel est selon vous le plus bel objet du monde et le plus représenté depuis toujours par l’homme?»
— Le corps de la femme.
10) À cette époque on n’avait pas encore inventé les seins.
11) Où l’ethnologue allemande Anja Gitter nous parle du pouvoir qu’ont les prêtresses Mangphues (société matriarcale du Boutan) de faire se lever le soleil: «Le rite le plus commun, et qu’on retrouve quelle que soit la fonction de prêtrise, est “l’offrande des seins”. Exemple, la prêtresse qui veille au “mouvement du soleil” (mohak dah dong-pinh) se rend tous les matins, avant le lever de l’astre, sur un rocher proéminent dominant le village, elle se campe en lotus, face à l’est, et découvre ses seins comme si elle les offrait au soleil qui est sur le point de se lever. La croyance veux que le soleil a hâte de venir lécher et téter les seins nourriciers de la prêtresse et que c’est ce désir qui le pousse à émerger de l’horizon, qui le tire vers le haut du ciel. (Anja Gitter parle “d’une érection du soleil”). Une fois le soleil levé, la prêtresse couvre ses seins et regagne le village.»
12) Bien que je me sens très proche de lui, nonobstant les 10 000 années qui nous séparent.
13) Mon action pétroglyphienne peut être perçue comme un balisage le long d’un parcours fabulatoire et interpélatif -  s’ingéniant à :
- faire réapparaître un symbole préhistorique disparu;
- le réinvestir du contenu dont il était chargé avant que n’apparaissent les civilisations patriarcales - qui l’ont appauvrit;
- le proposer au regard contemporain;
- observer les réactions qu’il ne manquera pas de susciter, voir ce qu’on va en faire;
- mesurer le décalage entre la vision que laissent supposer les témoignages archéologiques issus des anciens et la vision moderne, globale, actuelle; et se camper dans une attitude interrogative: dans la hiérarchie des sociétés archaïques, la position de la femme était-elle supérieure - de combien de degrés et de quelle manière - à celle qui, depuis la Révolution Néolithique et jusque qu’au siècle dernier, n’a cessé de dégringoler, assignant aux femmes le statut d’objet pour l’homme, le rôle d’êtres inférieurs assujettis à son bon vouloir?
14) On notera que ce n’est pas André Rouch, président du PNR, qui répond mais le directeur, Matthieu Cruège.

15) Ce ne n'est pas le lieu ni l'objet de ce travail de commenter le contenu de cette lettre. Travail qui sous d'autres formes sera le sujet d'une exposition en 2013 à l’Affabuloscope - et, d’une certaine manière, dans mille et un points du département.

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