Biographie d' un affabuliste :

 Claudius de Cap Blanc est né trois ans après la moitié du XXe siècle, l'année même où Staline faisait à l'humanité l'honneur de se retirer de la scène terrestre. Preuve qu'un important tournant s'amorçait dans l'histoire, et qu'une telle année ne pouvait qu'augurer un grand cru. 

 Après une enfance ordinaire où se perçoivent déjà les traits dominants de son caractère (ce sera un rebelle, un individualiste épris de liberté et de grands espaces, un insoumis, un insatisfait permanent à la recherche de l'absolu), Claudius fait des études qu'il se plaira par la suite à qualifier de « primaires», ajoutant: «Je n'ai rien appris à l'école, en tout cas rien de ce que je rêvais confusément d'apprendre, à savoir: comment employer mon existence et être en mesure de tout vivre? Ce n'est qu'en sortant de cette institution, vers quinze ou seize ans, que mon apprentissage de la vie a réellement commencé, au grand air».

   Son unique diplôme sous le bras et quelques boutons suppureux accrochés au menton, Claudius fixe ses yeux sur un horizon au-delà de l'horizon et se jette dans la vie active avec une avidité de loup. Il veut tout faire, tout apprendre, tout sentir, tout connaître, et croit puérilement qu'il va trouver «le vrai mode d'emploi de la vie» dans ces livres séculaires qui «parlent de la vérité»: Bible, Coran, Vedanta et autres marchands de zen ou de taoïsme. Mais ce terrain, bien que solidement bardé de certitudes, et si grisant de promesses, ne tarde pas à se dérober: dès qu'on gratte un peu l'invisible sur lequel est battis l'édifice, on rencontre un abîme vertigineux qui nous aspire vers le néant de l'abandon. L'appel de la rébellion a été plus fort: «Je n'étais sans doute pas fait pour le renoncement. Pourtant le confort intérieur qu'on me proposait était tentant, pour un peu je m'y serais langoureusement avachi pour le restant de mes jours, mais non, je ne voulais pas renoncer à mon moi. Tant pis pour les gifles du vent».

   Aussi notre défroqué se tourne-t-il vers la philosophie, avalant tout ce qui se présente d'Héraclite à Sartre en passant par Plotin, Descartes, Spinoza, Hume, Hegel, Bergson et même Teillard de Chardin. Claudius parvient alors à un constat: chaque vision du monde qu'on lui propose remet en question la précédente. A peine vient-il d'épouser une doctrine qu'une autre, plus séduisante, lui tend les bras, et ce processus est sans fin. Rien ne semble construit pour durer. Tout finit par crouler. Comment asseoir sa vie sur des assises aussi éphémères? «Malgré la mouvance de ces fondrières qui s'ouvraient béantes à chacun de mes pas, je ne perdais pas l'espoir de trouver un jour une base immuable à partir de laquelle...». En attendant, pour se désintoxiquer l'esprit, Claudius bifurque vers la littérature, il dévore les grands Russes du XIXe (Tolstoï, Dostoïevski, Gogol), puis s'éprend de Stendhal,de Balzac (rêvant d'être un Rastignac des temps modernes), Chateaubriand, Flaubert, etc. Enfin il s'éparpille, touche à tout avec Freud, Adler, Jung, effleure Marx, chatouille Toqueville, écorne Kundera... 

 Comme s'il voulait circonscrire tous les domaines du savoir, ce boulimique errant se plonge ensuite dans des domaines aussi variés que l'archéologie, la paléontologie, l'astronomie, la biologie, et surtout l' histoire, en particulier celle du colonialisme qui lui révèle les irréductibles travers de l'humain conquérant, massacreur et donneur de «bonnes leçons». La tête bientôt encombrée de ce magma livresque, Claudius se rend compte soudainement que plus on augmente son savoir, plus la sensation d'être un parfait ignorant nous submerge. Alors, à vingt-quatre ans, il confie tout ses livres à la poussière du temps et décide de voyager, «faire le tout du monde», explorer par le menu cette fascinante planète bleue, se confronter à la matière...

  Durant une dizaine d'années, vivant d'expédients, exerçant toutes sortes de métiers, on le verra peintre à Spokane (USA), laveur d'assiette dans le Quennsland (Australie), colporteur au Canada, baroudeur au Pérou, en Inde, en Afrique du nord, au Sri Lanka, en Israël, au Népal, à la Réunion (où il chasse le rat musqué) et dans tous les recoins de l'Europe. Ce grand périple, riche d'aventure et d'odeur, ne fait que ramener Claudius à lui-même, mais cette fois il sait, ou croit savoir, qu'il n'y a qu'une vérité: la sienne, et que c'est à chacun de la découvrir en la créant. Fort de cette trouvaille il rentre en France et décide de s'établir dans sa terre natale, l'Ariège. Heureux qui comme Ulysse...

  Que faire à trente sept ans lorsqu'on a pris goût à la liberté et qu'il n'est plus question de se fondre dans la vie conventionnelle qui apparaît dès lors comme insipide et creuse? «Je ne savais pas encore exactement ce que je voulais faire, je savais en revanche très bien ce que je voulais éviter: répéter des gestes déjà usées par les autres. En fait, ce que je voulais c'était inventer». Oui, inventer, créer, mais quoi? «Des instruments nouveaux, désassujettis du réel, qui donneraient vie et forme à un autre univers.»

  «Un autre univers»... Ça y est, son idée prend corps, l'envahit, le submerge, le dépasse, l'emporte... L'esprit en ébullition, les mains tremblantes, il se met au travail, ou plutôt, selon son expression, il se met en travail : «Il m'a semblé que le temps était venu d'accoucher, ou de restituer sous d'autres formes le formidable magma ingurgité en vingt ans de déambulation.» Bientôt cet autre univers en train de s'enfanter est nommé: l'univers métahistorique. Un univers surréel qu'il conviendra d'imbriquer dans l'univers déjà existant, une façon de réinventer l'histoire, de combler ses béances, de lui imprimer un troisième oeil.

Martial Klein.

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