Travail réalisé en 2003.
"Des mythologies primitives aux idéologies modernes. Symbolisme. Littérature."


"Ce qui caractérise l’humain par rapport aux autres espèces animales, ce n’est pas la taille son cerveau qui lui permet de penser et d’inventer des dieux, ce n’est pas sa capacité à fabriquer des outils, non plus le fait d’être doué du langage articulé, ce qui le caractérise et en fait un être unique c’est qu’il a une raie au derrière. Aucun animal dans aucune espèce ne peut en montrer autant."

Abbé Breuil

Aristote et la raie dans le monde hellénistique :

 

 

Si la quasi totalité du monde antique n'aborde la raie
que d'un point de vue religieux et mythologique,
la Grèce, en revanche, va s'y confronter d'une manière rationnelle.
Curieusement, les deux piliers de la pensée grecque,
Socrate et Platon,restent muet sur le sujet.
Il faut aller chercher un Anaximandre,
et surtout un Paménide pour que la raie
soit réellement pensée en profondeur.

 

 

À propos du siège de l’âme. De saint Augustin à saint Thomas d’Aquin :


Pendant près de huit siècles (420-1260) le monde chrétien en général (et la scolastique en particulier) va vivre avec les acquits de Saint Augustin. Une révolution dogmatique s'opérerera alors avec un théologien italien de Roccasecca: Thomas d'Aquin.
Dans le livre XXVII, article 10 de la Somme Théologique, Thomas d'Aquin, devenu docteur de l'Eglise, donne à la raie une dimension spirituelle qui dépasse de très loin les approches augustiniennes: la raie ne serait pas seulement une particularité, un signe physique différenciant l'homme des autres créatures, elle serait aussi le «siège de l'âme». Cette idée nouvelle fut d'abord condamnée par le pape Innocent IV (v.1253), puis discuté par son successeur Alexandre IV (1259), pour finalement être déclarée dogme par Urbain IV en 1263.

 


Concile de Trente : Position et forme de l’âme au sein de la raie
:

C'est lors du Concile de Trente que fut débattue la question laissée en suspend par Saint Thomas dans La Somme: quelle forme l'âme prend-t-elle dans la raie? Plusieurs hypothèses s'affrontaient depuis un siècle. Les unes voulaient que l'âme fut de forme allongée, comme un lombric niché au creux d'un sillon, d'autres la voyaient ronde et plate, ayant l'anus pour centre, d'autres encore la croyaient enroulée sur elle-même, en spirale. Pie IV retint la proposition soutenue par l'influent cardinal Fausto Prichiliano: l'âme ne pouvait que nimber la raie, et par conséquent elle avait «la forme d'un haricot dont la partie inférieure s'enracine dans la raie, pour irradier le corps charnel, et la partie supérieure extérieure à elle, pour irradier le monde, jusqu'à atteindre, par concentrisme, la substance divine d'où elle vient et où elle se nourrit»

 

Un tournant de la pensée: René Descartes (1596-1650) :
"... et c'est en vertu de ce principe logique que nous posons comme irréfutable que l'âme réside dans la glande pinéale et non point dans la raie."

Depuis l'antiquité jusqu'au début du XVIIe siècle, c'est essentiellement à la pensée religieuse qu'avait été dévolue la tâche d'interpréter et de donner un sens à la présence de la raie chez l'homme. Aussi Descartes, en faisant surgir la pensée moderne de la gangue scolastique, ébranle-t-il la toute puissance de la religion à trois niveaux:
- 1e : D'abord en posant son “je pense, donc je suis”, qui est une sorte de rivalité, d'usurpation de pouvoir vis à vis de Dieu.
- 2e : Ensuite en réduisant à la portion congrue l'action du Créateur faisant mouvoir le monde (la fameuse chiquenaude qui fit scandale).
- 3e : Enfin, et c'est là que six siècles de scolastique sont mis à mal, en posant que l'âme ne réside pas dans la raie mais dans la glande pinéale.

 

Charles Darwin. La raie à la lumière du naturalisme :



" Ce qui fit que le singe devint peu à peu homme, au cours de plusieurs centaines de milliers d'années d'évolution, n'est point seulement dû à l'augmentation considérable de l'intelligence, ni à la capacité de se mouvoir sur deux pattes, pas plus qu'à l'aptitude à communiquer par la parole, mais au fait qu'apparut dans son anatomie un particularisme original qu'on ne retrouve chez aucune autre espèce: la raie culière". (Origine et évolution de la Raie, 1858).

 

L’anthropologie sur les traces de la raie. De la queue à la raie :

Le macaque seratus du Japon est le seul anthropoïde contemporain possédant à la fois une raie culière et un appendice caudal rudimentaire (queue). Sa raie, pas très marquée, en tout cas pas aussi profonde que celle de l'humain, semble être à un stade de son évolution, comme n'étant pas complètement façonnée1. De même la queue: atrophiée, elle est en régression, tendant vers sa totale disparition.
miniature anthropologie1Cet exemple intéresse l'anthropologie au plus haut point, car il tend à démontrer la validité de l'hypothèse néo-darwinienne selon laquelle la disparition de la queue, chez les pré-hominiens, s'est faite conjointement avec le creusement de la raie, un peu comme si une modification morphologique locale en entraînait nécessairement une autre qui en serait la cause. Mais comment expliquer, alors, que certains primates ne possèdent pas de queue, et n'ont pas non plus de raie? D'après Adrien Groplat, ce dilemme, qui agite la communauté des anthropologues depuis plus d'un demi siècle, pourrait s'expliquer par le rôle que semble avoir joué la raie chez les pré-hominiens: les anatomistes s'accordent à dire que la raie est une des transformations anatomiques essentielles nécessaire à la bipédie. (...)

 

L’interrogation onto-anthroposophique. De la bipédie au sens de la raie :

Dans le domaine de la bipédie l'homme, comparé à ses cousins les primates, a atteint un niveau de perfection technique jamais égalé. La verticalité du corps, l'équilibre dont il jouit pendant la marche, l'amplitude du pas de course, etc., sont le résultat des profondes modifications qui se sont opérées dans les os et la musculature du bassin, et ont peu à peu conduit à l'acquisition de cette spécificité anatomique qu'est la raie culière. Mais réduire l'homme à des performances physio-motrices autorisées par le bipédisme parvenu à son plus haut degré de perfection serait faire abstraction des implications onto-anthropogéniques que posent la présence de la raie et le sens dont elle est porteuse. Comme l'écrit Vincent Lagarde, «Considéré sous l'aspect de sa singularité sui generis, la bipédie, l'homme est avant tout une raie en marche dirigée par un cerveau qui lui doit tout. Mais, à partir de ce constat, qui peut et doit être une plate forme de pensée à partir de laquelle il sera possible de fonder une anthroposophie enfin débarrassée de ses archaïsmes, la question est de savoir interroger cette marche commencée il y a presque deux millions d'années: où va-t-elle? et pourquoi y va-t-elle?».

 

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