LE SIGNE DE LA VULVE MIS À L’INDEX

(Premier épisode)

  Le 25 mars 2011, le Président de l’Office de Tourisme du Mas d’Azil, Jean-Marc Puech, m’a informé par lettre recommandée que dorénavant la promotion de l’Affabuloscope ne sera plus assurée par la structure qu’il préside. Les raisons? Eh bien il y aurait des visiteurs qui seraient indignés à la fois par la présence de signes gravés sur les chemins de randonnées et aussi «face aux publications à caractère pornographique présentes sur [mon] site Internet ainsi qu’au thème de certaines de [mes] expositions.»
Le courrier poursuit: «De plus, et pour les mêmes raisons, je vous informe que je saisis la communauté de commune de l’Arize afin que ne soit plus assurée la promotion de vos activités sur l’édition du guide Arize Animations 2011.»
  (La Communauté de Commune va-t-elle se mettre aux ordre de M. Puech? Nous le saurons au prochain numéro).

  Bien qu’il y ait là comme un parfum de censure, ou de boycott, ou de bannissement (à quand la lapidation?), je comprends que Jean-Marc Puech soit dans son rôle qui est, entre autre, de veiller à la salubrité de la structure qu’il préside, et que ce rôle lui appartient, il l’exerce comme il le juge bon.
  Je comprends idem les indignés, les “braves gens qui n’aiment pas qu’on suive des routes” qui les déroutent.
  Je comprends encore que chacun voit les choses de là où il est et qu’il réactionne selon ce qu’il est, ou selon ce qu’il pense qu’il doit être, ou qu’on lui dicte qu’il doit être.  Il en est ainsi depuis que le regard et la conscience ont été inventés. Et depuis ce temps lointain il y a toujours eu des gens qui poursuivent leur bonhomme de chemin - qui ne mène pas à Rome - et qui, dès qu’ils s’écartent un peu de la voie asphaltée, sont aussitôt sanctionnés par d’autres qui se croient investis et dépositaires des “vraies valeurs”.
  (Mes valeurs à moi m’enseignent que nous vivons tous dans le monde du vivant, et que le vivant, tous les biologistes vous le diront, s’applique à transgresser continuellement le déterminisme pour en faire sortir du contingent, sans quoi il n’y aurait ni aberration ni innovation - les innovations ne sont que des aberrations qui ont réussis).
  Le contenu de la lettre de M. Puech m’a fait songer à une autre lettre, celle qui s’indignait de la construction d’une Tour dans Paris, autour de 1880:
    «Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu'ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l'art et de l'histoire français menacés, contre l'érection, en plein cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d'esprit de justice, a déjà baptisée du nom de «Tour de Babel».
  «Sans tomber dans l'exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, le long de ses quais admirables, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le génie humain ait enfantés. L'âme de la France, créatrice de chefs-d'œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierres. L'Italie, l'Allemagne, les Flandres, si fières à juste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l'univers Paris attire les curiosités et les admirations. Allons-nous donc laisser profaner tout cela? La ville de Paris va-t-elle donc s'associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d'un constructeur de machines, pour s'enlaidir irréparablement et se déshonorer?
  «Car la Tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c'est, n'en doutez pas, le déshonneur de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s'en afflige profondément, et nous ne sommes qu'un faible écho de l'opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s'écrieront, étonnés : « Quoi? C'est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté? » Ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de M. Eiffel.
  «Il suffit d'ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu'une noire et gigantesque cheminée d'usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l'Arc de Triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans, nous verrons s'allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s'allonger comme une tache d'encre l'ombre odieuse de l'odieuse colonne de tôle boulonnée.»

  La lettre de ces pétitionnistes est trop longue pour être citée en entier (voir la suite: http://www.france-pittoresque.com/anecdotes/91-2.htm). Elle montre, si besoin était, que la réprobation générale n’a pas eu raison du temps. Aujourd’hui il n’y a pas un seul parisien qui oserait reprendre les termes de la vindicte passée pour condamner la Tour. Au contraire, celle-ci est devenue le joyaux de Paris, son symbole, et qui rayonne dans le monde entier. (Monument payant le plus visité au monde, avec 6,893 millions de visiteurs en 2007).
  Je retrouve dans cette lettre des années 1880 les mêmes termes, les mêmes critiques, les mêmes arguments à l’encontre du signe gravé, et les mêmes questions: “Que dirons les touristes en voyant ces signes?” Eh bien les touristes - je suis bien placé pour le savoir, j’en reçois chez moi toute l’année - voient dans ce signe une curiosité de la contrée qu’ils visitent. Ce n’est pas eux qui sont dérangés par ce signe, c’est l’auotchtone qui doit répondre à leurs questions, et qui en est agacé. C’est l’autochtone qui se sent dépossédé de son territoire comme les parisiens de 1880 se sentaient dépossédés de leur ville en voyant sortir du sol «l'ombre odieuse de l'odieuse colonne de tôle boulonnée».
 Je crois qu’une oeuvre qui n’est pas dans l’air du temps peut avoir beaucoup de mal à échapper à la réprobation publique au moment où elle apparaît. C’est vrai pour l’Urinoir de Duchamp, qui fut perçu comme un scandale absolu en 1917 mais qui est aujourd’hui juché sur un piédestal presque aussi haut que celui de la Joconde. Ce n’est d’ailleurs plus une oeuvre, c’est bien au-delà: un symbole qui a révolutionné l’art.
  C’est vrai pour l’Origine du monde de Courbet, et on pourrait citer mille exemples d’oeuvres qui à leur naissance ne sont pas vues comme des oeuvres mais des “masses barbares”. (On retrouve les mêmes mots dans la bouche des détracteurs et autres censeurs à toutes les époques. Comme si le lynchage n’avait qu’un vocabulaire. Ce qui est doublement curieux c’est que, pour la Tour Eiffel, la vindicte ne venait pas des autorités légales mais des artistes et des intellectuels, ce qui montre qu’elle peut venir de tout le monde, de toutes les strates de la société, aussi bien de l’appareil naturellement répressif que “des gens bien comme il faut”).
  Bon, mais je ne suis pas là pour déplorer. Plutôt surpris qu’un signe vulvaire célébré, vénéré au paléolithique puisse, en réapparaissant aujourd’hui, à ce point perturber le regard contemporain. La puissance du Féminin, sans limites, a toujours inquiété l’homme. Aujourd’hui comme hier.
Le chantier qui m’occupe est anthropologique. De la roche gravée à l’esprit qui la rencontre. Et au temps qui transforme les regards.
Chantier qui se nourrit de ce qui s’évertue à le saboter. “Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort”...

  Suite au deuxième épisode...

Pétition de soutien mise en ligne le 1er mai:
http://www.petitionduweb.com/Le_lynchage_de_l_Affabuloscope-9248.html

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