LA PAROLE EST AU ÉLUS

Je choisis encore une fois dans cette actualité de publier deux lettres que j’ai reçu, et qui partagent au moins deux points communs:
1) les auteurs sont des élus, maires de villages ariégeois.
2) ces lettres ont été écrites en réaction à la dépose de pierres vulvaires.
La première lettre est de Jean-Marc Caralp, maire de Saint-Pierre de Rivière.
La seconde de Denis Puech, maire d’Allières.

Première lettre:


Seconde lettre:

Au-delà des aspects polémiques ou anecdotiques - et même sur le fond - (que je laisse à la libre appréciation de chacun) ce qui m’intéresse dans ces lettres c’est les regards portés sur une même chose, un même objet, un même type d’acte: une pierre vulvaire est déposée à tel endroit, sur tel monument et, à partir de là, tel ou tel regard n’y voit que ce qu’il peut y voir selon ce qu’il a “dans le ventre” du tractus optique.
  Il est communément admis (mais faut-il en faire de l’indubitable?) que “l’on ne voit que ce que l’on projette”. Tel voit du beau là où tel autre verra du laid. Non que l’objet regardé soit beau ou laid en soi - il n’est ni beau ni laid, il se contente d’être.  C’est le regard qui “décide” si ceci est laid ou beau, parce qu’il ne peut pas voir autre chose que ce qu’il est capable de “peindre” (comme disait Stendhal) à l’encre de son hypothalamus. Peut-être le pourrait-il si on lui “suggérait” de voir autre chose que ce qu’il voit, mais au nom de quoi? Qui peut dire où est le laid et le beau? Quelle instance est habilitée à en juger sans conteste et définitivement? 
  Ce sujet est débattu depuis les pré-socratiques - en passant par Kant -, et c’est loin d’être fini - même après les néo-épistémologistes extra contemporains. (Mon propos, ici, n’est pas de me poser en théoricien - je ne suis pas équipé pour ça - la mention “médiocre” obtenu à mon certif est un signal qui me dit: reste dans ton pré, et si tu débordes, ne le fait qu’au burin, et en zone très rurale). Ce qui m’intéresse, je le redis, c’est la diversité de regards portés sur un même objet, et entrevoir dans quelle mesure il y aurait possibilité d’opérer un déplacement rétinien dans la stratigraphie du mammouth.
   L’une des fonctions essentielles de l’artiste - ou du créateur, peu importe l’appellation - semble bien être là: bousculer le regard pour le sortir de ses habitudes, de son giratoire, de ses concrétions ataviques. Pourquoi ne pas l’inviter au déplacement, à la gambade dans les sous-bois ou dans les fourrés d’aubépines? 
  J’étais ces jours derniers à Beaubourg pour y déposer une pierre vulvaire (j’en reparlerai avant longtemps en image). Il y a sur la façade du Centre un grand portrait de son constructeur: Pompidou. Avec une citation d’icelui:

J’y ajouterai, sauf votre respect, que l’art “doit bousculer”, “doit déplacer”.
  À deux niveaux au moins: (a) déplacer de la matière - (b) qui déplacera le regard porté sur cette matière déplacée (comme je déplace une pierre vulvaire et que la perception de cette pierre déplacée déplace quelque chose dans le regard de qui la rencontre). Ce que fait le regard de cette rencontre, c’est son affaire. S’il lui plaît d’y voir du blanc, du noir, du rouge ou du cyanure verdegrisé, ça “le regarde”. Ce n’est pas une affaire entre l’artiste et le regardeur. C’est une affaire entre le regardeur et le regard qu’il porte sur “l’objet” qu’il perçoit, et qui le renvoie à sa propre capacité de “voir”.
  Le regard n’est pas une fonction figée. Le regard a la capacité potentielle de tout voir dans tout. Mais il peut aussi rester aveugle, bloqué, tétanisé, il peut faire une fixation, se bunkériser par atrophie aiguë du thalamus.
  L’art est une manière de faire sortir le regard du bunker où il est retranché avec sa bière quotidienne et son salami-cornichon. Au lieu de voir le monde à travers une mince meurtrière (comme du temps des arbalétriers) il ‘tire” - étire - sur la muraille pour proposer un champ de vision où les perspectives, par l’écartement de leurs jambes, commencent à te donner un début d’érection et de chair de poule dans les régions du mésencéphale. 
  L’art est un moyen de regarder le monde - du réel? - en se l’enfilant par la fiction. La fiction c’est l’oeuvre. L’oeuvre c’est ce qui s’adresse à la rétine - et à ce qu’il y a derrière - pour en déplacer les meubles qui sont dedans, dans la poussière.
  - Ce qui veut dire?
  - Que Claudius est un plumeau avec des bras de déménageur!

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En annexe de ce sujet, j’inclue une dernière lettre, qui celle-ci ne provient pas d’un élu mais de Pierre S., un “ami de l’Affabuloscope” à qui j’avais montré la lettre de Jean-Marc Caralp, maire de Saint-Pierre-de-Rivière, et qui, de sa propre initiative, s’est amusé à y répondre “en se mettant à ma place”.  (Cette lettre n’a jamais été envoyée à J-M Caralp car elle ne lui était pas destinée, bien que s’adressant à lui). Elle a sa place ici en tant que matériau sur le regard porté.

"Monsieur,

 Je vous remercie tout d’abord de m’avoir adressé votre lettre indignée sans avoir trop recours, comme cela m’est arrivé d’en recevoir, aux insultes ni aux basses vulgarités. Je peux ainsi m’efforcer de vous répondre et de tenter de faire disparaître en vous le sentiment d’indignation et de colère que suscite de votre part un de mes actes, puisque je n’ai jamais cherché à me placer du côté des forts contre les faibles, pour reprendre vos termes, pas davantage qu’à profaner d’une quelconque manière la mémoire des morts, surtout de ceux qui sont les plus manifestes victimes de la barbarie capitaliste. Il en est d’autres tous les jours : mon atelier d’exposition, l’Affabuloscope, est situé sur une friche industrielle, qui est à sa façon un monument aux victimes des licenciements et des liquidations d’entreprises, lot permanent et croissant du système dirigé par les puissants que vous semblez, comme moi, condamner. Le fait que j’aie «profité» de cette opportunité de vastes locaux laissés vacants doit-il être pour autant considéré comme une autre forme de profanation ? Faut-il demander mon expulsion de ce cimetière du travail salarié ?
  L’un des principes sans lequel tout art ou tout effort vers l’art est impossible est celui qui se résume dans la formule : «Toute licence en art». Vous me dites avoir versé des larmes notamment pour la mort de Gainsbourg (homme attachant et charmant qui s’y entendait pourtant en publicité et en ce que vous appelez «narcissisme puant»). Je vous avouerai que j’en ai fait de même à celle de Brassens, comme bien d’autres l’ont fait aussi. Je n’avais cependant pas besoin pour cela d’être d’accord ni de condamner telle ou telle strophe de ses chansons, comme celle-ci :

Quand l’jour de Gloire est arrivé,
Comme tous les autres étaient crevés,
Moi seul connus le déshonneur
De n’ pas êt’ mort au Champ d’Honneur.
                                     (La mauvaise herbe)

  Vous conviendrez peut-être avec moi que l’apparente insulte de Brassens envers ces morts est diablement plus forte que ce que vous me reprochez. Je pourrais aussi évoquer la Marseillaise interprétée par Gainsbourg, entre autres, mais il suffit ici.
  Considérer d’autre part que le fait de déposer une de mes pierres vulvaires près d’un monument aux morts constitue une insulte envers ces morts ne revient-il pas à dire que je tiendrais moi-même mes productions pour des crachats et des injures ? Ma « publicité », pour reprendre encore vos termes, a au contraire clairement affirmé le profond respect que j’éprouve envers la Femme (cet «avenir de l’homme» pour citer Aragon ainsi que vous le faites) et le sens que je donne à la dépose la plus large possible de ces pierres sur la surface du globe.
  Vous avez bien entendu le droit absolu de juger mon entreprise de la façon qui vous plaira. Celui que je vous dénie cependant, c’est de m’ «inviter à trouver des modes de création plus novateurs, et un tantinet plus originaux que votre duplication systématique du même symbole auquel on ferait à peine attention si vous ne l'accompagniez d'autant de tapage». Car ce genre d’ «invitation» me rappelle, sans doute exagérément - pardonnez ma sensibilité excessive dans ce domaine -, les «invitations» systématiques dont les régimes staliniens d’URSS et de ses pays satellites avaient durant des décennies encadré tous les domaines d’expression artistique. Les régimes capitalistes, les Eglises de toutes religions, ne sont dans l’histoire jamais demeurés en reste sur ces questions.
  Non, monsieur Caralp, mes pierres vulvaires n’ont pas de fonction lapidatrice, et le domaine de la liberté de création est étranger à celui de l’exploitation de l’homme par l’homme et à ses criminelles conséquences.
  Quant à juger de la nullité des risques que je prends… Il suffit de votre lettre pour y apporter un premier démenti, à quoi je pourrais rajouter les 4 convocations à la police et à la gendarmerie que m’a déjà valu mon entreprise, et d’autres courriers de même farine que la vôtre – parfois encore nettement moins civils - auxquels ma situation d’homme public et solitaire (dans son activité de création), donc «faible» comme vous dites, m’expose.
 Je finirai sur une note infiniment triste, qui est celle de Camille Claudel dont vous avez raison d’évoquer le «destin terrible». Ce destin lui fut infligé pour partie par son maître génial, artiste incontesté, Rodin, et pour partie aussi par sa famille dont Paul Claudel, cet «artiste» officiel qui fut toujours lui, ouvertement du côté des puissants et des exploiteurs. Peut-être votre jugement, que j’estime assez péremptoire, pour départager ceux qui sont artistes de ceux qui ne le sont pas, pourra-t-il en subir quelque entame de révision ?
  En tout cas, pour ce qui me concerne, je vous rassure pleinement : je ne me suis jamais conféré le nom d’«artiste». Les créations que vous me reprochez étant destinées à l’extérieur, au grand air, et non aux musées ni aux salles de vente, je me sens plus proche des simples hommes qui, avec des fortunes diverses, s’essayèrent à graver des roches et peindre des parois de grottes que des «artistes officiels» dont la cotation au mètre carré se trouve à l’envi dans les revues spécialisées pour «amateurs d’art».
  Monsieur, que ce que je vous écrit aura contribué à me rendre auprès de vous un peu moins «étranger». Le beau proverbe berbère dit «l’homme est l’ennemi de ce qu’il ignore». J’espère que vous aurez compris que, loin de vouloir insulter qui que ce soit de vos affections comme de vos souvenirs, je peux partager avec vous, en l’exprimant librement à ma façon, des valeurs et des principes qui font aux être humains précisément leur humanité.
  Et quant à moi, je vous salue."

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