LETTRE OUVERTE À UN DÉTRACTEUR AZILIEN
"Écouter la voix de la matrice
et voir la Femme, puissance de fascination"
 

Monsieur Patrice Commenge,
  Je vous écris parce que j’ai lu, dans le compte rendu de la réunion du CA de l’OT du Mas d’Azil, le 24 mai, que vous aviez émis des plaintes suite à  "l’importance des dégradations constatées sur les nombreux sentiers de randonnée, sur les monuments aux morts, les cabanes de bergers qui sont effectuées” par le dénommé Claudius de Cap Blanc.

  Je souhaiterais, dans un premier temps, que vous précisiez en quoi consiste ces “dégradations”.
 Si votre allusion est directement liée aux signes vulvaires gravés par moi sur l’écorce des arbres, ou sur les roches, il faudrait évaluer dans quelle mesure il s’agit d’une “dégradation”.

  1) Concernant les signes gravés sur la roche, j’ai pour ma part déjà beaucoup dit et écrit là-dessus, et pour ne pas me répéter une unième fois, je propose de vous reporter à ces liens:
" A propos du signe de la vulve "
" La femme, le signe et poussière de roche "

  Si ces clarifications ne vous semblent pas pertinentes, je vous invite à argumenter pour démontrer leur inanité; à moins que vous préfériez vous situer sur un terrain plus constructif et dans ce serait bien qu'on prenne rendez-vous et qu'on en débatte. Peut-être le dialogue pourra-t-il créer un espace d’entente. C’est en tout cas ce que je souhaite - sans cela je ne me fatiguerais pas à vous écrire, à vous et à bien d’autres.  

  2) Concernant les signes gravés sur les arbres, sachez que la vie de ceux-ci n’est aucunement mise en danger. L’écorce repousse progressivement, laissant des traces qui ne sont pas dépourvues d’esthétique.

 La preuve en est que beaucoup de gens les photographient, comme moi-même je m’amuse à photographier les panneaux de la DDE qui sont “mangés” par les platanes de nos villages.

 Évidemment je pourrais voir cela comme une dégradation. Ce n’est pas le cas. Je choisi au contraire de le voir comme une oeuvre esthétique qui se fabrique toute seule, et qui parle au regard, qui charme la rétine. (Mais je pourrais choisir de voir là une atteinte à la vie de l’arbre, je pourrais peindre en noir le tableau, mais ce ne serait que projeter mes propres noirceurs, et je préfère, sur ce plan là, peindre le monde avec des couleurs plus “positives”. C’est un choix. (Ce choix s’offrant à chaque regard, c’est à partir de lui, il me semble, que se décident les beautés et les laideurs du monde).
  Mais si vous persistez à voir dégradation là où d’autres voient le contraire, le mieux serait d’en discuter, mettre les données sur la table et les examiner sous plusieurs angles (en laissant de côté les jugements partiaux et lapidaires qui ne révèlent qu’une bunkérisation stérile de la pensée). 

  3) Venons-en maintenant “aux cabanes de berger”. Si l’on s’en tient à vos propos, on croirait volontiers que j’ai mis à mal un grand nombre de cabanes. Comme je ne partage pas votre vision des choses, voici ce que je vous propose: Afin que les faits soient rétablir dans l’exactitude de leur ampleur, adressez-moi, d’après vos propres relevés, la liste des cabanes où l’on peut trouver le signe de la vulve peint ou dessiné et précisez-en la localisation. On pourra ainsi se faire une idée de mon action. Non pas pour en rester au constat, mais surtout pour que je puisse me rendre une seconde fois sur les lieux en question et procéder à l’effacement des marques peintes. Car il y a au moins un point sur lequel nous nous rencontrons: je crois comme vous - et bien d’autres - que la peinture, en certains endroits, n’est pas une bonne chose pour l’environnement - même si l’homme de Lascaux ne jugeait pas les choses telles puisqu’il s’évertuait à en recouvrir les parois des grottes - mais je ne suis pas l’homme de Lascaux, je ne suis que son arrière petit fils - tout comme vous. Il ne s’agit donc pas ici, comprenez-le bien, de renier ou condamner le signe de la vulve - encore moins de s’en prendre au symbole -, il s’agit d’effacer toutes traces de peinture le faisant apparaître.
  Je vous donne ici ma parole, et je prends l’engagement - devant témoin puisque je fais copie de cette lettre aux 724 personnes que comptent mon fichier mail ainsi qu'à des organes de presse en ligne - que tout signe peint de ma main et signalé par vous sera effacé par mes soins. Pour apporter la preuve de mon action sur le terrain, je réaliserai des photos, avant et après effacement, sur chaque site, afin qu’à terme il n’y ait plus aucunes traces de cette peinture. (Ça ne devrait pas être un travail aussi colossal que ça car, vous le savez, ces signes peints ne sont pas aussi nombreux que vous le laissez supposer. Mais quand même il n’y en aurait que dix, ils disparaîtront.) 
  Je n’attends que votre liste pour me mettre au travail durant l’été 2011.
  En l’absence de réponse je considérerais que mes “dégradations” sont finalement jugées quantité négligeable pour vous puisque vous n’aurez pas saisi l’occasion offerte de les voir disparaître. 

  4) Concernant enfin les Monuments aux Morts, je dois vous dire que là, je ne comprends pas du tout pourquoi vous assimilez la dépose de pierre vulvaire à une dégradation (ni de quel ordre pourrait être cette dégradation). J’ai dû déposer environs une bonne cinquantaine de pierres vulvaires sur autant de Monuments aux Morts dans le département de l’Ariège en 2010. (Voir ce lien où les 443 pierres déposées dans 332 communes Ariégeoises sont listées en détail).
"Déposer 434 pierres vulvaires dans..."
  J’aurais tout aussi bien pu déposer une gerbe, un pot de fleur, une plaque de marbre ou je ne sais quoi d’autre sur ces Monuments. Aucune loi pénale ou morale ne l’interdit.



  Mais pourquoi une pierre vulvaire?
  Il y a possibilité de répondre à cette question en une seule phrase de sept mots - qu’on trouvera à la fin de cette lettre -, mais comme il n’est pas sûr que ces sept mots suffisent à une juste et pleine compréhension, je propose une approche susceptible de s’ouvrir à d’autres modes de perception, en même temps que des positions capables de dégager du sens, de donner de la mobilité au regard, de créer des possibilités de lecture.
  D’abord préciser qu’une pierre vulvaire est avant tout un support. Une possibilité matérielle de présenter et représenter un symbole. Symbole matriciel qui tout à la fois désigne la Femme dans sa totalité (l’être féminin), et les attributs qui n’appartiennent qu’à son genre: fécondité, beauté, source nourricière, origine... (”La matrice élabore la vie, la porte, la nourri, la fait grandir pour enfin l’amener à l’éclosion par cette porte (vulve vient du latin vulva, qui signifie porte) d’où sortent tous les humains."
  Dans l’acte de déposer une pierre vulvaire - ou matricielle - sur un monument dédié aux "morts pour la France”,  quelque chose de cette matrice, de cette féminité, vient prendre place aux côtés de la mort (qui s’exprime à travers les listes de noms gravés dans le marbre).  Comme pour rappeler qu’avant la mort il y a la vie, et avant la vie, la conception, qui se concocte dans la matrice. On a ainsi côte-à-côte les deux pôles d’une opposition: la matrice qui travaille à donner la vie, la guerre qui s’ingénie à l’ôter (le génie humain n'est jamais plus inventif qu'en temps de guerre, particulièrement la fabrication d'armes toujours plus efficaces pour détruire et tuer). Face au silence des morts, à qui on a coupé la vie en même temps que la parole, se manifeste la voix de la matrice, et qui pourrait être celle d’une mère qui, au nom de toutes les mères, s’adresserait à tous ces morts: Nous vous avons mis au monde, c’est de notre ventre que vous êtes sortis pour que vous viviez, et non pour que d’autres décident de vous envoyer au massacre, à la mort, à ce grand gâchis de vies que sont les guerres.”
  C’est sur ce “gâchis de vies” que j’aimerais qu’on s’arrête un instant, et qui à lui seul mériterait non pas le dépôt d’une pierre vulvaire, mais d’autant de pierres qu’on pourraient compter de noms sur ces interminables listes qui s’étalent de haut en bas des stèles. (Chaque nom est celui d’un homme issu d’une matrice).
  Par gâchis j’entends l’outrage fait à la vie - et aux vies -, et aux matrices qui ont donné le jour à ces vies.
  Aucune guerre, jusqu’alors, n’avait été aussi coûteuses en vie humaines. Si je parle d’outrage c’est parce que bien des vies ont été sacrifiées inutilement, “pour rien”.
  Un seul exemple: l’offensive Nivelle. Au début de 1917, un général en quête de gloire, ne doutant pas de lui, réussit à convaincre l’état major et les politiques qu’on peut gagner la guerre en trois mois si on applique une stratégie qu’il croit décisive. Le résultat de cette initiative, on le connaît: 200 000 hommes tués (tranche d’âge entre 20 et 28 ans). Pour quel gain? Aucun!
  Pour rien. 
  200 000 morts, c’est comme si on entassait les cadavres de toute la population de l’Ariège + la ville de Carcassonne. Un gros tas de cadavres morts pour rien. Que si l’un d’entre eux revenait et puisse voir l’inutilité de son “sacrifice”, il s’insurgerait: C’est pour ça que je suis mort? C’est pour ça que ma mère m’a mis au monde? Où trouverait-il la fierté, la gloire du combattant? Sa mort n’a pas servi la victoire, sa mort n’a servi à rien, sinon qu’ajouter à l’insulte faite à la conscience humaine, et à la matrice universelle.
  Une pierre vulvaire sur un Monument-aux-Morts c’est la voix d’une mère qui demande: qu’avez-vous fait de la vie de mon fils? Cette voix ne s’adresse plus aux soldats morts listés sur les stèles, elle ne s’adresse pas aux victimes, elle s’adresse aux responsables, à ceux qui déclarent les guerres autant qu'à ceux qui ne font rien pour les empêcher, et encore à ceux qui, à terme, pour justifier l’hécatombe, font construire des monuments censés “rendre hommage” mais qui ne sont en fait qu’un leurre destiné à travestir l’horreur pour la faire apparaître sous les traits de la gloire.
  “Les monuments aux morts des guerres impérialistes sont - à de très rares exceptions près - des monuments aux guerres, à la gloire de ceux qui ont fait les morts, à la gloire en fait des assassins officiels. Ils utilisent les morts comme rempart et justification de leur entreprise. Ils retournent les morts, ils s’en remparent, contre les vivants qui pourraient leur en demander compte.
Un véritable « monument aux morts » de ces guerres devrait en réalité donner la liste, l’interminable et terrible liste, de tous ceux et toutes celles dont la guerre a ruiné la vie : morts, blessés graves à vie, mutilés, défigurés, veuves, mères, filles, fiancées, mais aussi fils, pères, etc. Il constituerait alors un acte d’accusation permanent envers les Etats, gouvernements, défenseurs et représentants de la classe sociale exploiteuse responsable de ces massacres et de ces destructions."
(P. Salvaing).

  Que lit-on écrit en lettres dorées au fronton de ces monuments:
 AUX GLORIEUX ENFANTS QUI ONT DONNÉ LEUR VIE POUR LA PATRIE.

  À travers ces monuments et leurs épigraphes, la guerre est présentée comme une nécessité, les champs de bataille comme des “champs d’honneur” et les soldats comme des “héros glorieux” ayant donné leur vie pour la Patrie. C’est faux, ils n’ont pas donné leur vie, on est venu la leur prendre de force, on l’a même ôté à ceux qui refusaient d’aller “au sacrifice inutile” (voir ce lien qui vous en dira encore plus).
" la guerre que j'préfère "

  Champs d’honneur? On pourrait tout aussi bien parler de “champs du déshonneur”, car c’est la cupidité et le bellicisme de quelques uns qui y poussent des hommes à venir s’y écharper sans qu’il y ait un gain d’avancée pour la civilisation, ce qui est une insulte de plus faite aux valeurs que la conscience humaine a mis des millénaires à faire émerger du “barbare hirsute”. (Encore un mot inadéquat pour qualifier le primitif qui n’était pas plus ni moins barbare que le moderne. On sait qu’un barbare sommeille en chaque homme et c’est précisément dans les guerres que la barbarie trouve son plus sûr moyen d’expression - le nombre de femmes violées par la soldatesque dans les conflits en tout genres pourrait faire des listes cent fois plus longues que celles des “héros glorieux” de nos monuments. Mais il n’y a pas de monuments pour rappeler ces crimes, il y a au contraire une volonté de les mettre sous le boisseau).
  Et l’on entend encore la voix de la matrice... 

  Certes, les premiers partis d’août 14 avaient “la fleur au bout du fusil”. Normal, ils étaient certains de bouter les "Boches" hors de France, à "coups de pieds dans le cul" jusqu’à Berlin, et d’être de retour au pays avant Noël, auréolés, victorieux. Mais ils ont bien vite déchanté. Et beaucoup n’étaient plus si enthousiastes que ça pour aller au casse pipe dès 1915. Et ça n’a fait qu’empirer. Ce n’est pas par manque de patriotisme que beaucoup de soldats rechignaient à se faire trouer la peau, c’est qu’ils prenaient conscience qu’en certaines circonstances leur combat n’avait plus de sens, plus d’utilité à cause de l’incurie de quelques généraux. Se faire tuer, d’accord, mais pour quoi? Ils ne voulaient plus “donner” leur vie pour rien. Ils ne voulaient plus être sacrifiés gratuitement.
  Le pire est que ceux qui refusaient de monter à l’assaut, “dans des attaques condamnées à l’avance”, étaient considérés comme “traître à la patrie”, passaient en cour martiale, et beaucoup ont été fusillés (”pour l’exemple”, comme on disait alors). Les balles allemandes ne suffisaient pas, il fallait que les balles françaises s’y ajoutent pour que l’hécatombe atteigne son paroxysme.
  Et l’on entend encore la voix de la matrice...
  Il a fallu attendre 80 ans pour qu’un homme politique (Jospin) se décide enfin à porter un autre regard sur ces “traîtres”:
  “ La commémoration du 80e anniversaire de l'armistice prévoyait tout un ensemble de cérémonies mais celle de Craonne eut un goût particulier. Dans son discours du 5 novembre 1998, Lionel Jospin a souhaité que les soldats "fusillés pour l'exemple", "épuisés par des attaques condamnées à l'avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond", qui "refusèrent d'être des sacrifiés", victimes "d'une discipline dont la rigueur n'avait d'égale que la dureté des combats, réintègrent aujourd'hui, pleinement, notre mémoire collective nationale". Ces quelques mots ont suscité une polémique nationale, prolongée à l'étranger (...).
Avant de reprendre ces lignes tant commentées, il convient de souligner qu'elles ne constituent qu'un court passage d'un discours beaucoup plus long. Que dit d'autre le Premier ministre ? Il évoque d'abord le lieu même du Chemin des Dames. Cette attention dépasse la simple formule de circonstance. En effet, le Premier ministre crée une rupture en se rendant à Craonne - lieu symbole de la terrible offensive Nivelle et de ses suites (les mutineries notamment) - qui avait été largement tenu à l'écart des commémorations officielles comme l'ont rappelé les journaux locaux et nationaux à cette occasion. La visite de René Monory, Président du Sénat, en avril 1997, est à cet égard éclairante : le Sénateur centriste visite plusieurs parties du Chemin des Dames mais évite Craonne. Le journaliste de L'Union pointe ce trajet trop officiel à son goût : "En se rendant d'un site à l'autre, la caravane des officiels a évité Craonne, tout juste effleuré Craonnelle. Le premier village représente en effet le symbole de l'hécatombe humaine d'avril 17, quand les poilus se sont élancés vers la mort sur les pentes escarpées de la crête axonaise. Son nom tabou reste associé à la boucherie et arpenter son territoire équivaut à refaire surgir de terre les vieux démons de l'Etat : la faute impardonnable de ses généraux d'alors, au premier rang desquels figure Nivelle.”
  Noël Genteur, le maire de Craonne, dans son discours qui précède celui de Lionel Jospin, tient des propos sans fard : "Reconnaître les fautes d'un Etat, facilite la réconciliation entre les peuples. L'opinion publique a besoin de savoir, d'être éclairée, à propos des zones sombres du XXe siècle. 80 ans après, le dossier de la Grande Guerre en général et du premier grand crime contre l'humanité en particulier, que fut l'offensive de 1917, attend toujours son dénouement".
http://histoire-sociale.univ-paris1.fr/Collo/Offenstadt.pdf

  Ce n’est pas moi qui parle “du premier grand crime contre l’humanité”, c’est le maire de Craonne. Moi, je parle d’un crime contre la matrice, car ma pensée va plus loin que ces poilus sacrifiés sur l’autel de l’incurie, elle va vers ces mères qui ont mis au monde ces hommes, aux ventres qui les ont porté, aux seins qui les ont allaité, aux coeurs qui les ont aimé, aux yeux qui les ont pleuré.
 
  Je suis obligé de penser aussi à toutes les commémorations qu’on fait deux fois l’an devant ces monuments (11 novembre, 8 mai), avec force discours et drapeaux tricolores brandis haut, pour rendre hommage aux “glorieux” combattants morts au champ d’honneur pour sauver la Mère Patrie, mais avec ce constat que jamais, jamais, jamais, il n’y a une mention, une pensée, pour la Mère Matrice, plus simplement pour les femmes, toutes ces femmes qui ont pensé tant de blessures, qui ont enterré tant de fils à qui elles avaient donné le jour; tant d’épouses qui n’ont jamais revu leurs maris; tant de soeurs qui n’ont pas vu rentrer leurs frères. Elles auraient compté pour rien? Elles n’existaient pas? On ne leur doit rien?
  Ce signe vulvaire, cette représentation métonymique de la femme, ce symbole de fécondité, de vie et de féminité, célébré depuis quarante mille ans par les sapiens de tous les coins de la terre, a d’autant plus de sens de se trouver là, devant ces monuments, qu’il exprime ce qu’il y a de plus humain - et de prodigue - dans l’humanité: le don de la vie - que la guerre reprend. (Ça me rappelle ce mot d’un général qui commente les pertes humaines de l’offensive Nivelle: “Notre consommation en troupes et en munitions avait été ici aussi extraordinairement élevée”. Il parle de consommation de troupes comme on parle de consommation de volailles dans l’agroalimentaire. Troupes ou munitions, c’est toujours de la dépense!). 
  Il ne s’agit pas ici d’opposer les hommes aux femmes, ni la vie à la mort, il s’agit de porter un regard plus large, plus ample - dépoussiéré et revalorisé - sur une moitié de l’humanité d’où coule l’humanité entière. 
 
 
Ne pensez-vous pas que les femmes, les mères, les épouses, les soeurs, ont autant souffert de la “Grande Guerre”, que les hommes? (”Grande Guerre”, comme si on parlait d’un “grand” homme ou d’une “grande” oeuvre, comme si on devait tirer fierté de cette grandeur). Ne pensez-vous pas que les femmes pourraient elles aussi être honorées d’un monument? Et pourquoi ne verriez-vous pas la construction symbolique de ce monument à travers la dépose de pierres vulvaires? Chacune de ces pierres, posée là, devant ces listes de vies sacrifiées, a sans doute quelque chose à exprimer, quelque chose à faire entendre. Tendez l’oreille, peut-être entendrez-vous un chant, une plainte qui vous rendra moins prompt à crier à la dégradation.
 
  5) Sachez encore - même si ça vous paraîtra tout anecdotique - que j’ai déposé dernièrement une pierre vulvaire sur la tombe du Soldat Inconnu, sous l’Arc de Triomphe, et que j’ai dû en répondre devant des hommes en uniformes qui ne voulaient pas de cette pierre, et qui m’ont ordonné de la reprendre si je ne voulais pas passer 24 heures dans leurs locaux, avec ce qui s’en suit. Ils n’ont pas voulu “entendre” la voix de la matrice. (Comme on renierait le ventre qui nous a porté. Comme on se boucherait les oreilles pour ne pas entendre la voix d’une femme qui dit: j’ai été violée).
" dépose de 7 pierres vulvaires in Paris "

  6) J’en profite pour vous informer que mon programme de dépose de pierres est loin d’être achevé: la prochaine sera pour le Monument aux Morts du Mas d’Azil, où ce n’est pas une pierre qui sera déposée mais deux. Non pas pour faire acte de provocation mais pour m’insurger: insurrection qui ne brandira ni étandar ni fusil mais un signe de vie et de paix, comme je le fais partout où je passe, tel un semeur de graines. Comme le petit Poucet, je jette des “petits cailloux” derrière moi, non pas pour retrouver mon chemin, mais pour en tracer un, qui ne s’adresse pas qu’à moi mais à tous ceux et celles pour qui il est susceptible de faire sens.

  7) Cela dit, il ne faut pas compter sur moi pour aller plastronner le 8 mai ou le 11 novembre: les victoires qu’on célèbre ces jours-là sont pour moi des défaites. Défaite de l’homme sur l’homme par l’homme. Défaite pour celles qui se fatiguent à accoucher la vie pour la voir grandir et qu’on vient décimer à larges coups de faux dans le vacarme et la furie.
  Il faut être prudent lorsqu’on parle de gloire à propos d’une victoire qui n’a pas fait avancer la civilisation d’un pas, elle a surtout servi, avec un armistice humiliant et écrasant pour l’ennemi, à préparer la guerre suivante. De la même manière que la défaite de 1870 fabriqua le terreau de 1914, l’armistice de 1918 préparait la revanche hitlérienne. Où sont les gagnants dans ces 80 millions de morts additionnés? Il n’y a pas de gagnants. Il n’y a qu’un perdant: l’humain et quelques unes de ses fragiles valeurs.
 
  8) Oui, je sais, ces propos sont certainement à vos yeux ceux d’un idéaliste, un naïf, un “poète”. Ce qui importe c’est leur capacité interpélative. Car l’important n’est pas que j’aie tort ou raison ou que mes vues soient justes ou fausses - le regard n’est capable que de points de vue, et il y a autant de points de vue qu’il y a d’individus -, l’important est que la rencontre d’une simple pierre gravée, en un certain lieu, opère quelque déplacement dans le regard de qui la croise.
  L’important est que cette pierre interroge l’esprit là où de vieilles concrétions le retiennent dans un immobilisme convenu et confortable.
  L’important est que le regard qui voit partout des dégradations ne soit pas lui-même le premier dégradé par l’étroitesse et la partialité de sa vision.
  (Un courrier d’internaute me dit: “Vos pierres ne sont pourtant pas des bombes pour qu’on leur fasse un tel procès!!!” Certes, mais pourquoi effarouchent-elles à ce points les braves gens? Peut-être, au fond, ont-elles quelque chose de la bombe, et il ne faudra pas manquer de revenir là-dessus prochainement. - Un voyageur qui devait prendre une pierre pour la déposer aux États Unis vient de m’annoncer qu’il renonçait: “j’ai peur pour la douane”, m’a-t-il dit. C’est donc qu’une pierre vulvaire, dans vos bagages, pourrait faire de vous un terroriste...).

  9) Quand j’étais à l’école primaire, on m’a appris l’Histoire de France. Sorti de l’école, j’ai lu plein de livres d’histoire, ça me passionnait. D’autant plus qu’ils ne racontaient pas la même Histoire qu’à l’école. Et même, d’un livre à l’autre, d’une vision historique à une autre, le paysage de cette Histoire changeait constamment. J’avais cru jusque là que la seule chose à laquelle on ne pouvait rien changer était le passé. Je m’étais trompé. Le passé est constamment revisité, et le regard qu’on porte sur lui et change d’une époque à une autre. Aussi chaque génération passe-t-elle son temps à le réécrire comme si les visions antérieures étaient frappées de caducité.
  En 1917 les déserteurs étaient des traîtres. En 1998 ils ont cessé de l’être, ils sont devenus des victimes. Dans cent ans peut-être en fera-t-on des héros? (Mais comment alors expliquera-t-on aux enfants qu’on a fusillé des héros? Ce ne sera pas fastoche! - mais on y arrivera: l’histoire regorge d’exemples de ce type - à mes yeux les mutins de 17 sont déjà des héros, ils ont osé se rebeller contre une autorité qui attentait à leur vie autant qu’à leur dignité). "Un traitre? c'est généralement comme ça qu'on appelle celui qui veut rester fidèle à lui-même." (A. Camus).
  Toujours est-il que bibi, quand il a eu l’âge d’être incorporé sous les drapeaux, dans les années 70 (le service militaire à cette époque étant obligatoire), fort de l’image que j’avais de certains aspects de l’Histoire, j’étais résolument décidé à ne jamais porter un uniforme, encore moins un fusil. On appelait ça “l’objection de conscience”. Le tarif en vigueur était de deux ans de tôle. J’étais prêt à les faire, sans discuter. Ils m’ont été évités grâce à la mollesse - ou à l’ampathie? - des incorporateurs, qui se sont débarrassés du gus-gus en lui signant un “certificat d’exemption”. Je suis rentré à la maison et j’ai encore lu des brassées de livres d’histoire. Et de préhistoire. Et de protohistoire. (Ce qui m’a peu à peu amené à inventer la métahistoire). Enfin je me suis procuré un burin et un marteau... Peut-être que j’avais moi aussi un livre (d’histoires) à écrire, ou ne serait-ce qu’une phrase... un mot... une lettre... un signe...

   10) L’une des premières pierres vulvaires que j’ai déposé - 10 avril 2010 - se trouve sur la tombe de ma mère, à Lesparrou (Ariège). Cet acte, à lui seul, instruit sur la portée et le contenu d’un geste que je relie à un geste plus ancien, celui d’un homme qui, il y a 20 ou 30 000 ans, gravait la pierre d’un signe, célébrant la femme, génitrice et puissance de fascination.


 
 Ah oui, j’allais oublier: voici la réponse de sept mots à la question posée plus haut:
JE MÈNE UN TRAVAIL SUR LE REGARD

 Recevez, Monsieur Commenge, mes salutations tempérées.


Écouter la chanson de Craonne:
http://www.dailymotion.com/video/x30dzv_chanson-de-craonne_news
L’histoire du fusillé de Craonne:
http://www.lunion.presse.fr/article/aisne/11-novembre-lhistoire-du-fusille-de-craonne
Voir aussi:
http://icp.ge.ch/po/cliotexte/la-premiere-guerre-mondiale/1ere.gm.mutinerie.html
... “Cette chanson que j’aimerais bien voir chanter au pied des monuments aux morts”:  http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/11-novembre-chant-des-mutins-de-4492
Les mutineries de 17:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Mutineries_de_1917
L’objection de conscience:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Objection_de_conscience

 

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